Mandela à Gaza : "Si la seule solution est la violence, alors nous utiliserons la violence"

Publié le 6 décembre 2013.

Comme l'avait rappelé Pierre Haski dans un article publié sur Rue89, les pays occidentaux n'ont pas toujours, loin de là, soutenu les combats de Nelson Mandela. Ce dernier leur a d'ailleurs à plusieurs reprises rendu la pareille en se démarquant nettement des positions des États-Unis et de l'Union européenne, comme lors de son voyage à Gaza en octobre 1999, durant lequel il a fait des déclarations, passées sous silence par la presse occidentale et peu connues aujourd'hui encore, alors qu'elles en disent long sur les positions politiques de celui qui est devenu le symbole de la lutte anti-apartheid. 

En témoigne le discours qu'il prononce, le 20 octobre 1999, devant le Conseil Législatif Palestinien (Parlement) à Gaza (extraits vidéos ci-dessous). Comme le résume la dépêche de l'Associated Press publiée à l'époque, Nelson Mandela, tout en affirmant "sa sympathie pour le point de vue israélien", "[invoque] à plusieurs reprises la similitude entre la lutte des Palestiniens et des Non-blancs en Afrique du Sud [et se souvient] de cette époque où les deux mouvements étaient considérés comme des parias par la communauté internationale, période durant laquelle des liens solides ont été forgés entre Palestiniens et Sud-Africains". 

Durant ce discours, il rappelle notamment ce qu'il a déclaré, quelques jours plus tôt, en Israël, au cours de rencontres avec Ehud Barak et Shimon Pérès, devant lesquels il a affirmé, entre autres, ceci : "Israël devrait se retirer des zones qu'il a prises aux Arabes : le plateau [syrien] du Golan, le Sud-Liban et la Cisjordanie". Engagement qui est, selon Mandela, le préalable à la reconnaissance par les États arabes "du droit de l'État d'Israël à exister à l'intérieur de frontières sûres". Et d'ajouter que "tout discours sur la paix restera creux tant qu'Israël continuera à occuper un territoire arabe" [1].  

Devant le Conseil Législatif Palestinien, il reprend ce dernier point : "Je leur ai dit qu'il ne sert à rien qu'Israël parle de paix tant qu'ils continueront à contrôler les territoires arabes qu'ils ont conquis durant la guerre de 1967". Et de poursuivre en développant sa vision stratégique, expliquant notamment que la voie négociée et la paix doivent être la priorité, et qu'elles sont toujours préférables à au conflit. Mais, ajoute-t-il alors, "il faut choisir la paix plutôt que la confrontation, sauf dans les cas où nous ne pouvons rien obtenir, ou nous ne pouvons pas continuer, ou nous ne pouvons pas aller de l'avant. Si la seule solution est la violence, alors nous utiliserons la violence". 

L'ex-Président sud-africain dépassé par les événements ? Pas du tout. L'ANC et Nelson Mandela n'ont jamais condamné, a priori, la lutte armée dans le cadre des combats d'émancipation nationale. Justifiant ce point de vue, Mandela a ainsi écrit dans son autobiographie, Un long chemin vers la liberté, ce qui suit : "C’est toujours l’oppresseur, non l’opprimé, qui détermine la forme de la lutte. Si l’oppresseur utilise la violence, l’opprimé n’aura pas d’autre choix que de répondre par la violence. Dans notre cas, ce n’était qu’une forme de légitime défense" [2].

La lutte contre l'apartheid, c'était ça aussi. Nelson Mandela, c'est ça aussi. 

Il ne s'agit pas ici de transformer Mandela en héraut du combat pour les droits nationaux des Palestiniens, même s'il n'a jamais fait mystère de son soutien à la lutte contre l'occupation israélienne. Mandela a toujours été, sur ce terrain, beaucoup plus en retrait que l'archevêque Desmond Tutu, qui depuis de longues années soutient la campagne internationale de boycott de l'État d'Israël, qu'il qualifie, à l'instar d'autres dirigeants sud-africains, d'État d'apartheid. Tel n'est pas le cas de Mandela, contrairement à ce que croient ceux qui ont pris pour argent comptant un "Mémo de Nelson Mandela à Thomas Friedman" dénonçant "l'apartheid israélien", qui est en réalité un exercice de style rédigé par Arjan el-Fassed [3]. 

Il ne s'agit pas non plus de défendre une quelconque position de principe quant au recours à la lutte armée, mais bel et bien de souligner le fait que, quel que soit le jugement que l'on peut porter sur les opinions de Mandela, la moindre des choses est de refuser, à l'heure où les "hommages" hypocrites se multiplient, que sa pensée et ses combats soient amputés de certaines de leurs dimensions essentielles. Mandela peut et doit être critiqué, que l'on parle de ses choix politiques, économiques ou sociaux. Mais ce serait salir sa mémoire et trahir les luttes qu'il a menées que de laisser ses adversaires d'hier décider de ce que l'Histoire doit retenir de lui.


video

Notes

[1] Cité dans le journal québecois Le Devoir, édition du 20 octobre 1999. 
[2] Nelson Mandela, Un long chemin vers la libertéParis, Fayard, 1995 (p. 647 de l'édition Livre de poche). 
[3] De même, la célèbre citation "Notre liberté est incomplète sans la liberté des Palestiniens", si elle témoigne d'un évident soutien de Mandela à la cause palestinienne, a fortiori dans la mesure où elle est extraite d'un discours prononcé dans le cadre de la "Journée internationale de solidarité avec le peuple palestinien" (le 4 décembre 1997), est en réalité tronquée. La phrase originale est en effet : "Nous ne savons que trop bien que notre liberté est incomplète sans la liberté des Palestiniens, sans la résolution des conflits au Timor, au Soudan et dans d'autres parties du monde" (discours en ligne sur le site du gouvernement sud-africain).  

6 commentaires:

  1. Merci pour cet éclairage je ne connaissais pas ce voyage de Mandela en Palestine ni ses positions. Oui l'occident est très partial et très hypocrite. Encore une fois merci

    Cordialament

    Brahim

    RépondreSupprimer
  2. Bonjour et merci pour vos articles. Permettez moi de porter à votre connaissance mon blog lokidor.over-blog.com J'espère que vous aurez le temps d'y jeter un oeil.

    Bonne continuation

    Cordialement
    Lokidor

    RépondreSupprimer
  3. la mémoire de l'oubli ...
    https://raimanet.wordpress.com/

    RépondreSupprimer
  4. "Du vivant des grands révolutionnaires, les classes d’oppresseurs les récompensent par d’incessantes persécutions ; elles accueillent leur doctrine par la fureur la plus sauvage, par la haine la plus farouche, par les campagnes les plus forcenées de mensonges et de calomnies. Après leur mort, on essaie d’en faire des icônes inoffensives, de les canoniser pour ainsi dire, d’entourer leur nom d’une certaine auréole afin de « consoler » les classes opprimées et de les mystifier ; ce faisant, on vide leur doctrine révolutionnaire de son contenu, on l’avilit et on en émousse le tranchant révolutionnaire."

    Vladimir Lenine

    RépondreSupprimer
  5. Il est un peu facile d'assimiler l'ensemble de la classe politique israélienne à un ennemi politique de Mandela, même si vous rappelez à juste titre que ce dernier était relativement modéré lorsqu'il évoquait ce conflit.

    D'une manière plus générale, il est également regrettable d'associer Israël au statut d'oppresseur unique. Si je veux bien admettre que la création de cet Etat peut sous un certain angle paraître illégitime, il faut également rappeler qu'elle s'est faite dans le contexte d'une certaine époque, et sous l'égide de nombreux Etats.

    Par ailleurs, Israël a par la suite subi une grosse pression de la part de ses voisins qui lui étaient hostiles, et son image d'oppresseur est surement du au fait que de nombreuses personnes n'arrivent pas à sortir de l'image simpliste "pays avec une forte armée = pays belliqueux".

    Enfin, je suis d'accord pour ce qui concerne les territoires occupés post-67, qui doivent être rendus "aux arabes" pour aboutir à un effort de paix. Néanmoins, plusieurs choses à ce propos :

    1) La guerre de 67 est une guerre défensive, et l'acquisition de ces territoires n'appartenant à aucun Etat, bien que condamnable, est "explicable" (au regard de l'ensemble des conquêtes depuis la nuit des temps, s'entend).

    2) Ces territoires servent, de façon très pragmatique, de pression de la part d'Israël, devenu malheureusement parano à la suite des différentes tentatives de paix avortées, et des guerres menées.

    3) Si je me fie à votre article, Mandela parle de rendre ces terres aux arabes. Le choix du mot arabe est intéressant, car parle-t-il des palestiniens, ou bien des arabes au sens large ? Je suis personnellement pour qu'ils constituent une part du futur Etat palestinien, mais je ne vois pas en quoi cela devrait être rendu "aux arabes". Une nuance peut-être, mais je trouve cela étrange.

    RépondreSupprimer
  6. Enregistrer ce discours de Mandela, la censure est passée; la vidéo a été supprimée.

    RépondreSupprimer

Les commentaires sont modérés. Faites preuve de patience... Les commentaires injurieux ou à caractère raciste ne seront pas publiés.